Pour cette 27ème édition des Fêtes
Médiévales, Bayeux a
vécu encore un fois au rythme du Moyen-Age autour de la Cathédrale.
Les spectacles de rues ont enchanté une foule disparate, les
troubadours, jongleurs, chevaliers, princesses ou fées en costumes médiévaux
ont fait vibrer les cœurs !!!
De nombreuses démonstrations
d’artisanat comme les tailleurs de
pierres, les fabricants d’arcs et de flèches, les boulangers, les dentellières,
les potiers, les forgerons ont attiré beaucoup de curieux. Les drôles de
monstres sur des échasses ont donné quelques frayeurs aux enfants et même aux
adultes. Malheureusement je n’ai pas assisté au défilé qui est toujours haut en
couleurs, je vous laisse découvrir ce dimanche festif avec un poème en prose de
Charles Beaudelaire qui m’a été inspiré par une figure très expressive d’un de
ces personnages fantasmagoriques qui déambulaient dans les ruelles de la ville…
Partout s’étalait, se
répandait, s’ébaudissait le peuple en vacances. C’était une de ces
solennités sur lesquelles, pendant un long temps, comptent les saltimbanques,
les faiseurs de tours, les montreurs d’animaux et les boutiquiers ambulants,
pour compenser les mauvais temps de l’année.
En ces jours-là il me semble
que le peuple oublie tout, la douleur et le travail ; il devient pareil
aux enfants. Pour les petits c’est un jour de congé, c’est l’horreur de l’école
renvoyée à vingt-quatre heures. Pour les grands c’est un armistice conclu avec
les puissances malfaisantes de la vie, un répit dans la contention et la lutte
universelles.
L’homme du monde lui-même et
l’homme occupé de travaux spirituels échappent difficilement à l’influence de
ce jubilé populaire. Ils absorbent, sans le vouloir, leur part de cette
atmosphère d’insouciance. Pour moi, je ne manque jamais, en vrai Parisien, de
passer la revue de toutes les baraques qui se pavanent à ces époques
solennelles.
Elles se faisaient, en
vérité, une concurrence formidable : elles piaillaient, beuglaient, hurlaient.
C’était un mélange de cris, de détonations de cuivre et d’explosions de fusées.
Les queues-rouges1 et les Jocrisses2 convulsaient
les traits de leurs visages basanés, racornis par le vent, la pluie et le
soleil ; ils lançaient avec l’aplomb des comédiens sûrs de leurs effets,
des bons mots et des plaisanteries d’un comique solide et lourd comme celui de
Molière.
Les Hercules, fiers de l’énormité de leurs
membres, sans front et sans crâne, comme l’orang-outang, se prélassaient
majestueusement sous les maillots lavés la veille pour la circonstance. Les
danseuses, belles comme des fées ou des princesses, sautaient et cabriolaient
sous le feu des lanternes qui remplissaient leurs jupes d’étincelles.
Tout n’était que lumière,
poussière, cris, joie, tumulte ; les uns dépensaient, les autres
gagnaient, les uns et les autres également joyeux. Les enfants se suspendaient
aux jupes de leurs mères pour obtenir quelque bâton de sucre, ou montaient sur les
épaules de leurs pères pour mieux voir un escamoteur éblouissant comme un dieu.
Et partout circulait, dominant tous les parfums, une odeur de friture qui était
comme l’encens de cette fête.
Au bout, à l’extrême bout de la rangée de baraques, comme si, honteux, il s’était exilé lui-même de toutes ces splendeurs, je vis un pauvre saltimbanque, voûté, caduc, adossé contre un des poteaux de sa cahute ; une cahute plus misérable que celle du sauvage le plus abruti, et dont deux bouts de chandelles, coulants et fumants, éclairaient trop bien encore la détresse
Partout la joie, le gain, la
débauche ; partout la certitude du pain pour les lendemains ; partout
l’explosion frénétique de la vitalité. Ici la misère absolue, la misère
affublée, pour comble d’horreur, de haillons comiques, où la nécessité, bien
plus que l’art, avait introduit le contraste. Il ne riait pas, le
misérable ! Il ne pleurait pas, il ne dansait pas, il ne gesticulait pas,
il ne criait pas ; il ne chantait aucune chanson, ni gai ni lamentable ;
il n’implorait pas. Il était muet et immobile. Il avait renoncé, il avait
abdiqué. Sa destinée était faite.
Mais quel regard profond,
inoubliable, il promenait sur la foule et les lumières, dont le flot mouvant
s’arrêtait à quelques pas de sa répulsive misère ! Je sentis ma gorge
serrée par la main terrible de l’hystérie, et il me sembla que mes regards
étaient offusqués par ces larmes rebelles qui ne veulent pas tomber.
Que faire ? À quoi bon
demander à l’infortuné quelle curiosité, quelle merveille il avait à me montrer
dans ces ténèbres puantes, derrière son rideau déchiqueté ? En vérité, je
n’osais ; et, dût la raison de ma timidité vous faire rire, j’avouerai que
je craignais de l’humilier. Enfin, je venais de me résoudre à déposer en
passant quelque argent sur une de ses planches, espérant qu’il devinerait mon
intention, quand un grand reflux de peuple, causé par je ne sais quel trouble,
m’entraîna loin de lui.
Et, m’en retournant, obsédé
par cette vision, je cherchai à analyser ma soudaine douleur, et je me
dis : Je viens de voir l’image du vieil homme de lettres qui a survécu à
la génération dont il fut le brillant amuseur ; du vieux poète sans amis,
sans famille, sans enfants, dégradé par sa misère et par l’ingratitude
publique, et dans la baraque de qui le monde oublieux ne veut plus entrer !
Charles Baudelaire













