Un arc en
ciel m'a accompagnée pendant des kilomètres et je ne pus m'empêcher de le
photographier plusieurs fois, derrière la vitre de la voiture…
Si l'arc-en-ciel qui succède à la pluie est splendide, celui qui naît de notre conscience de sa beauté est incomparable.
La lumière du monde (2001)
Christian Bobin
Avec ces quelques clichés je
vous propose justement de lire cet article de Christian Bobin qui se suffit à
lui-même.
"Ce que j’ai pour vous, aujourd’hui, c’est presque rien, un échantillon tombé de la boîte à couture
d’un ange. C’est aussi fin qu’une brise qui ride un étang pendant quelques
secondes. Difficile de l’attraper. Voilà : il s’agit d’un arc-en-ciel. Du
bleu, du jaune, du vert, des couleurs faibles sur le papier de l’air, un dessin
convalescent en forme d’arche, de pont. C’est là et ce n’est pas là, vous
comprenez ? Quelque chose apparaît et disparaît en même temps. Un soupçon
coloré. Une énigme limpide. Toute la vie a forme d’arc-en-ciel, n’est-ce
pas : elle est là et en même temps elle n’est pas là.
La pluie s’éloignait après
avoir couvert le ciel de son écriture régulière. Personne mieux qu’elle ne parle
du soleil. Quand je veux voir une chose, pour bien la voir je regarde son
contraire. La pluie venait de partir quand j’ai surpris au-dessus de l’avenue
cette moitié d’arc-en-ciel. Le restant se perdait dans un ciel brouillé. Je
sais bien qu’il se trouve des savants pour expliquer ce que c’est, un
arc-en-ciel. Je sais bien. Mais ce n’est pas avec du savoir qu’on voit ce qu’on
appelle la vie. C’est avec le cœur, avec l’émerveillement de ce qui est là,
sous nos yeux, et dont l’éternité tient à la vibration de son effacement
prochain.
Cette aquarelle dans le ciel mouillé au-dessus
de la ville, on aurait dit l’haleine d’un ange architecte, une buée d’hortensia
aux lèvres d’un saint expirant. C’était proche et lointain comme le sourire
d’un mort. J’en étais assommé de calme. Un tissu flottait dans le ciel, le bout
d’une robe transparente portée par un ange, et l’ange n’était rien, et rien
n’existait – ni l’ange, ni le ciel. Uniquement ce tissu, ce pont lancé
entre rien et rien, cette passerelle sur le vide aux planches bleues, jaunes,
vertes. C’était, ce dessin sur le papier millimétré de l’air, une revanche de
la vie : le faible, le léger, l’allusif et le tendre, tout ce que le monde
détruit revenait en gloire dans le ciel ému.
Le plus beau, sans doute, c’était que ça ne
servait à rien. Oui, c’était ça le plus beau : une féerie inutile. Rien à
acheter. Rien à vendre. Quel repos pour nos cerveaux sur lesquels, chaque
matin, le monde colle ses affiches d’entrée en guerre ! Je n’ai pas bougé.
J’étais content. On est toujours bête quand on est content. On est toujours
intelligent quand on est bête. Une intelligence me venait. Quelque chose me
regardait sans yeux. Tout mon sang me quittait pour nourrir l’apparition pâle.
Et puis ça a passé. La merveille n’insiste jamais. Ce qu’elle a à dire est sans
bruit. Parfois j’ouvre un livre, j’en lis très lentement une page et je vois un
arc-en-ciel miniature trembler un instant au-dessus du papier. Le ciel n’est
pas l’unique lieu des prodiges. Quelque chose se rappelle à nous de loin en
loin. Quelque chose ou quelqu’un mais ce serait le faire fuir que de le nommer.
Non ?"